Le toreo est une histoire que l’on écrit muleta en main. Depuis dix ans, le Juli a offert de sompteuses pages d’une prose riche, en s’installant durablement au-delà de cette ligne périlleuse de l’autre côté de laquelle tous les toros embistent à condition que l’on soit capable d’y rester. Le secret de la suprématie du Juli réside dans sa volonté inébranlable d’investir ce sitio où la plupart de ses compañeros n’osent pas aller, et d’y obtenir que les charges s’enchaînent sans rupture de rythme. À ce jour, sa maîtrise était inégalée. Mais depuis l’an passé, un autre torero, qui fut son protégé, s’est lui aussi installé au-delà de la frontière interdite et, profitant de son allonge supplémentaire, y a construit en quelques mois une anthologie de ce que l’on peut d’ores et déjà considérer comme le toreo post-moderne, tant son style apparaît novateur et de nature à marquer une nouvelle époque de la tauromachie, à condition bien sûr que Miguel Angel Perera, puisque c’est de lui qu’il s’agit, parvienne à systématiser ses performances. Son style plus délié qui se base sur un courage d’airain et une ambition démesurée le promet à de hautes destinées, mais les toros ne respectent pas toujours ceux qui les défient au plus prés. Une cornada gravissime reçue à Madrid au terme d’une saison triomphale lui a d’ailleurs coûté quatre mois d’arrêt. Dans l’esprit des professionnels, Perera est d’ores et déjà consacré, et lui-même n’hésite pas à avouer son ambition d’être le premier. La question qui se pose donc, et dont la réponse conditionnera la hiérarchie du toreo dans les mois qui viennent, est de savoir si, comme le Juli l’a fait, il sera capable de rester au niveau atteint la dernière saison qui fut de loin la meilleure de sa carrière. Et la question se pose aussi de savoir si le Juli, âgé d’un an de plus à peine que son nouveau rival, est disposé à se laisser faire. Chacun sait bien sûr que non, et la competencia qui se profile promet d’être sévère. Passer après ces deux monstres sacrés n’est pas à la portée de n’importe qui, ce que le sévillan Daniel Luque n’est pas. Lui aussi est ambitieux, lui aussi veut jouer les premiers rôles, et lui aussi possède cette facilité insolente pour trouver le sitio et y rester, laquelle permet de voir en lui un grand espoir auquel il ne manque encore qu’un peu de rôdage pour rivaliser pleinement avec les plus grands, ce que les arènes d’Arles, où il offrit une prestation méritoire l’an passé, lui donnent l’occasion de faire. |