Le triomphe et la tragédie étaient au rendez-vous lors de cette dernière San Isidro, quand après avoir triomphé majestueusement lors de sa première prestation, Mendoza a vécu lors de la seconde un des moments les plus angoissants de sa carrière. Le sol glissant, un toro vif, un cheval jeune et l’accident survient. Pris de vitesse par son adversaire, Pata Negra, quatre ans, grand espoir de la cuadra du maestro, est renversé au centre du ruedo. Pour le sauver, Mendoza s’accroche aux cornes du toro. Ses larmes, lorsqu’il abandonne la piste à la fin de la corrida, disent mieux la part d’humanité de cette discipline dans laquelle on oublie parfois, en raison de la virtuosité des cavaliers et de leurs montures, que le danger est omniprésent. Une part d’humanité qui se traduit par la communion parfaite qui existe entre le cavalier et sa monture, et qui explique l’évolution radicale qu’a connu le rejoneo depuis dix ans, en raison de la surenchère à laquelle se livrent les figuras pour affirmer leur suprématie. Timorés s’abstenir : alors qu’il suffisait jadis de caracoler à distance respectable en posant les banderilles à bout de bras, il faut aujourd’hui, si l’on veut exister au plus haut niveau, “monter” littéralement sur le taureau et faire corps tout autant avec lui qu’avec ses montures. Rien de cela ne serait possible sans la confiance mutuelle qui existe entre les deux partenaires - l’homme et le cheval -, laquelle se forge et se consolide grâce à des années d’une préparation minutieuse. Cette logique de l’engagement explique le formidable engouement dont jouit le rejoneo depuis que Mendoza, dans le sillage de Gines Cartagena, a franchi les limites du possible. Des limites que sous la pression de Ventura, Mendoza est aujourd’hui contraint de repousser encore dans la mesure où le temps n’est pas venu pour lui d’abdiquer. L’accident de Madrid possède donc une double lecture : s’il le faut, Mendoza, est prêt à tout pour conserver son trône. Après leur triomphe commun de Pâques, les deux grands rivaux se retrouvent donc, avec Moura dans le rôle d’arbitre, pour disputer un nouvel épisode de leur dispute intime.
Mais à la différence de Pâques où, après une saison ébouriffante de Ventura, toute la pression était sur Mendoza, leur rendez-vous de septembre s’inscrit dans une nouvelle logique : stoppé net dans son ascension vers le trône par son absence de Madrid, Ventura se doit de mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu. Une nouvelle étape de la conquête s’annonce, mais du haut de sa citadelle imprenable, bien campé sur ses positions et fort de ses triomphes madrilènes, Mendoza l’attend. |